Mars Attaque !

Le jeudi 19 mars, alors que la nuit tombe doucement sur Nantes, un étrange Ovni chorégraphique vient de se poser sur la scène d’Onyx. Le curieux objet qui se présente à nous porte le nom de Four Walls / Doubletoss Interludes, fusion unique du travail musical de John Cage et de Merce Cunnigham ; portée par Robert Swinston. Et, lorsque deux univers singuliers font corps, le résultat est forcément curieux et prometteur !

Décryptage

Pour comprendre et décrypter ce phénomène bizarre, pas besoin de lunettes rouge et bleue, seulement un petit rappel historique.

Ce spectacle, c’est donc l’histoire d’une rencontre. Celle de deux artistes emblématiques, deux amants de surcroit, de deux œuvres originales, de deux univers particuliers. Celle de Four Walls, pièce pour piano avec interlude vocal écrite par John Cage ; musique de scène destiné à un drame dansé en deux actes. La partition n’utilise que les touches blanches du piano et contient une pause substantielle au sein de la composition : chose rare et unique chez le compositeur. Cette pause prend forme à la fin de l’acte I, une voix y déclame un poème de Merce Cunningham. Cette œuvre semble être la parfaite quintessence des démarches de Cage, à savoir le silence, la répétition et le changement progressif.
Et celle de Doubletoss, alliage de deux chorégraphies de Merce Cunningham créées à partir de processus aléatoires comme le signifie le titre faisant référence à la tradition du double jeté de pièces au tirage au sort. Le double, le dualisme, la dualité, voici le thème de cette chorégraphie. Maintenant, imaginez-vous que ces deux projets se rencontrent : tout un programme.

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Andrea Mohin

Décollage

La scène sombre dans la pénombre. Une lumière blanche illumine le piano sur le bord de scène. Le pianiste apparait et commence à jouer une musique douce et rythmique à la fois, répétitive et progressive. Une musique cadencée, notes lourdes et pesantes comme une musique de film d’épouvante, juste avant que le meurtrier entre en scène... Ambiance !

Les danseurs entrent en scène, tâtonnent, s’articulent chacun de leur côté. L’espace semble à la fois si vaste et si centré. Pas de tableau indivisible mais un amas de singularités. Pas de danseur étoile sur lequel se focalise l’attention, mais un groupe de danseurs pluriel, chacun plongé dans leur bulle, dans leur espace, évoluant selon leur propre instinct. Des créatures comme hésitantes, qui se croisent, se touchent, se rencontrent, se séparent. Habillés en vêtements de ville, ils sont pourtant l’air de nous ressembler. Ils ont beau ne pas évoluer de la même manière sur ce nouveau sol qui semble s’offrir à eux, il paraitrait qu’ils parlent tout de même le même langage… Tous se déhanchent d’une manière identique, singulière bien que personnelle. Ces mêmes mouvements de jambes, de dos, en avant, en arrière, sur le côté, en diagonale... Une énergie bizarroïde, ni tout à fait humaine, ni tout à fait animale… Mais qui sont-ils ?

Et le plus étrange c’est qu’ils ne progressent pas au rythme de la musique qui les accompagne. Dissonance, discordance qui fait mouche, qui m’interroge et me perturbe. Et puis, je comprends que chaque danseur, chaque cellule a sa propre musicalité dans ses rapports aux mouvements. Et je l’entends désormais ; dans ma tête. La musicalité est en fait interne, au mouvement, au danseur, au spectateur et non imposée de l’extérieur. De mon siège, je suis d’abord aussi perdue que perplexe, je ne sais où regarder et puis d’un coup, je me sens prise au piège de cette atmosphère psychédélique.

La scène dévoile une autre facette d’elle-même : elle est en fait divisée en deux dans sa longueur par un rideau de tulle noire. Une scène en deux dimensions qui ménage deux atmosphères, deux espaces, deux univers. Et lorsque les danseurs passent de l’autre côté, ils se transforment, prennent des airs sibyllins, vêtus d’un voile transparent, mis à nus. L’action devient lointaine, les solistes se rencontrent enfin, forment un tout. Ils s’empoignent, se rejoignent, s’écoutent, se portent… toujours dans une sorte de distanciation qui fait que jamais, on ne parvient à intellectualiser ce qui se déroule sous nos yeux faut d’une danse pudique qui tient l’émotion à distance. Faute, ou grâce à cette pudeur, car moi j’adhère totalement à cet absence de transfert, à ce vide déstabilisant et charmant.

Atterrissage

Ce jeudi soir, à Onyx, c’est à un charmant débarquement auquel j’ai pu assister. Un ovni, indéniablement. De ce genre de chose qui nous tombe dessus, que l’on ne comprend pas mais qui nous habite sans qu’on le veuille, qui nous porte sensiblement, qui nous transporte vers un ailleurs sans jamais comprendre ni pourquoi, ni comment.

Cha’