Quand la Traviata traverse le XXIe siècle

C’est le 8 mars 2019 au Piano’cktail que les Nantais, les Bouguenaisiens et les Rezéens se sont retrouvés pour admirer une Traviata sublimée par Benjamin Lazar, Florent Hubert, Judith Chemla et tout le Théâtre des Bouffes du Nord.

Après plus d’un siècle et demi la Traviata exerce toujours son indéfectible pouvoir sur le cœur des hommes. Quand Giuseppe Verdi lui-même compose la Traviata en 1853, il s’inspire de La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. C’est ainsi que l’amour de ce dernier pour sa chère Marie Duplessis engendre dans le roman le personnage de Marguerite Gautier, dont est née Violetta Valéry pour l’opéra. Il s’agit donc de trois noms, trois visages, trois facettes d’une même courtisane amoureuse. Le topos amoureux est ici inhérent à cette œuvre, qui ne demande qu’à être renouvelée.

Opéra sublime entre italien chanté et français parlé

Sa résonance avec l’éternelle récurrence des sentiments amoureux a en effet attiré un tel public que tous les âges se retrouvaient dans la salle bondée du Piano’cktail. C’est alors que la présence de Violetta illumine véritablement la scène tantôt animée par une quête éperdue du bonheur, tantôt brisée par la douleur du sacrifice, mais toujours motivée par une passion dévorante. L’adaptation de ce drame romantique en trois actes met l’accent sur l’implacable fatalité rendant cet amour impossible. L’opposition ancestrale entre les sentiments et l’honneur souffle sur les planches grâce à la voix cristalline de Judith Chemla (Violetta) ainsi que les voix chaudes de Damien Bigourdan (Alfredo) et de Jérôme Billy (Giorgio Germont, père d’Alfredo).

Un orchestre aux multiples talents

Eh oui, l’orchestre, musicien et acteur, accompagne, tant par ses instruments variés (cor, trombone, clarinette, flûte, contrebasse, violon, violoncelle, accordéon) que par son jeu de scène. On remarquera Benjamin Locher qui incarne, en plus de jouer du cor, le baron Douphol. Le piano a, comme il se doit, sa place au Piano’cktail, avec Jérôme Billy.

Une mise en scène osée et surprenante

Le metteur en scène, Benjamin Lazar, sait troubler le spectateur avant même le début du spectacle, par son décor, un voilage qui s’étend du plafond jusqu’au-devant de la scène. Ainsi, dès le début de l’opéra, ce voilage incarnant les faux-semblants apporte un atout scénique amusant dans lequel se meuvent avec des lampes les participants d’une fête ennivrante où se mêlent alcool et opiacés du XIXe siècle. Cette courte séquence marque l’apparition du personnage secondaire, le médecin Grenvil (admirablement joué par Florent Baffi), personnage excentrique et intéressant qui renforce la folie de l’adaptation. L’espace scénique est vite enrichi d’un décor floral champêtre évoquant amour et deuil. L’omniprésence également du tombeau de Violetta sur la scène apporte un côté "Vanité" à l’œuvre. Mais bien que le registre tragique de l’opéra soit, en effet, très présent, un fort registre comique imprègne cette adaptation à travers le personnage du médecin, la présence de l’orchestre, les dialogues décalés...

Quelques détails sauront par ailleurs faire sourire le public averti : comme l’évocation d’un châle offert à Violetta par Alexandre Dumas fils. Qui a dit qu’un opéra ne pouvait pas faire rire ?

Adrien Barrier