[Re]connaissances : charade chorégraphique

Mon premier est une pièce (trop) radicale et aride. Mon second met en scène des êtres protéiformes et interdépendants, façon montres molles de Dali. Mon troisième est une danse urbaine narrative basée sur le vécu de ses interprètes. Mon tout ?

Mon tout est une soirée à Onyx ! Ce mardi 4 février, Onyx nous présente les trois pièces lauréates du concours de danse [Re]connaissances, organisé par un réseau de structures françaises afin de promouvoir et de donner de la visibilité à de jeunes compagnies. Trois pièces coup sur coup, c’est intéressant : on compare, on réagit, cela permet de réfléchir sur ses propres horizons d’attente, bref, c’est fou ce qu’on cogite.

Je précise d’ailleurs que les ressentis et les interprétations ici exprimées n’engagent que moi, et qu’il est tout-à-fait possible que je sois complètement à côté de la plaque. Et en guest star pour cette critique, je vous présente le petit papier remis par Onyx au début de la représentation.

Ce guide du voyageur égaré au pays de la danse contemporaine m’a été d’une aide précieuse, et vous allez comprendre pourquoi.

Mon premier

Pour mon premier, c’est un peu comme pour la sortie du lycée au musée d’art contemporain : j’étais bien contente d’avoir lu le texte, parce que sans ça, j’étais bien avancée.

Ça s’appelle Petites perceptions et ça commence comme ça : le plateau est nu. Trois danseurs, dont deux en retrait. Le premier commence à effectuer une suite de gestes désordonnés, brouillons, violents. Il s’arrête. Souffle. S’essuie le nez, sans aucune tentative de présence scénique. Reprend à peu près la même séquence. Un autre s’en mêle, en effectuant de même les gestes désordonnés de son côté. Et ça continue comme ça.

Sur le papier obligeamment remis par le théâtre, on m’explique que les gestes sont définis par leur but, non par leur apparence visuelle, et que le chorégraphe, en faisant répéter aux danseurs des séquences quasi identiques, interroge la perception du spectateur : peut-on voir ces différences ? (La réponse est non). Je veux bien. Mais. Mais. Mais.

Mais ces phrases gestuelles ne sont pas seulement sans beauté visuelle, elles sont également complètement dépourvues de signification. Pourquoi ils s’échinent, les gars, là, sur scène ? Parce qu’en plus ils donnent hein, ils transpirent et tout, mais le résultat, en ce qui me concerne, est un ennui profond, qui confine parfois à un sentiment de vacuité totale. Certes, le chorégraphe interroge les limites de son art, et il est bon qu’un tel questionnement existe, mais c’est un peu comme à la Tate Modern : le cartel qui explicite la pensée de l’artiste est plus intéressant que le résultat.

Moralité  : j’aime bien qu’une œuvre d’art produise de la beauté et / ou du sens.

Mon second

(Re)flux, pièce de Nicolas Hubert, a reçu le prix du public du concours [Re]connaissances. Elle est servie par de belles lumières rougeâtres et une ambiance musicale hypnotique produite en live, qui créent déjà une atmosphère étrange et placentaire. Trois silhouettes en survêtement, encapuchonnées, marchent et se suivent. La pièce explore l’interaction des corps : les danseurs entrent en contact, et très vite, leurs mouvement se fondent, qu’ils soient debout, au sol, au mur (bah oui, avec le soutien d’un pote danseur on peut ramper sur le mur comme un cafard, si si, c’est marrant.)

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Ça fait peur, non ?

Chaque geste, chaque déplacement est impulsé par autrui ou provoque le mouvement d’autrui. Leurs interactions deviennent peu à peu plus intimes, puis ils se détachent, s’élancent, prennent de l’autonomie.

Par ailleurs, nos informes encapuchonnés se déshabillent au cours de la pièce pour révéler de fort seyantes combinaisons moulantes rouges, lesquelles, blague à part, leur redonnent forme humaine. La danse se fait alors plus athlétique : nos personnages sont sortis de leur stade embryonnaire et prennent leur envol, non sans quelques luttes de pouvoir semble-t-il. On peut donc se demander si le propos de la pièce n’est pas de montrer que c’est par le contact avec autrui que l’on grandit, s’affirme, et devient finalement pleinement humain.

En tout cas, l’idée de départ est ici complètement incarnée, à l’inverse de la proposition trop abstraite et cérébrale de la première pièce, et cette contrainte (interaction totale, mouvement permanent en flux et reflux des corps) créé une salutaire étrangeté.

Moralité  : j’aime bien les trucs protéiformes et les hommes en combinaison intégrale rouge.

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Mon troisième

La pièce s’appelle Altérité, et (j’en reviens à mon petit papier, le vademecum du critique qui n’a pas tout compris) elle s’appuie sur le vécu des quatre danseurs pour parler du sentiment d’injustice. Elle s’inscrit dans la lignée des danses urbaines, tout en mêlant allègrement, sur le plan musical, piano et gros hip-hop qui tâche, dans une louable volonté d’abolir les frontières entre les genres.

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Il y a de belles idées de mise en scène, notamment un fil rouge qui émaille la pièce mais est malheureusement un peu indescriptible, et certains passages m’ont touchée. Il est visible que la pièce met en scène le cheminement de chaque interprète vers sa propre expression, et que cela leur tient à cœur. Enfin, les danseurs apportent chacun un style de danse personnel, l’exagérant parfois jusqu’au comique (notamment un danseur tout mou qui ne tient plus debout).

Mais pour le coup, je trouve que la pièce est trop narrative, veut dire trop de choses en peu de temps, et se disperse un peu, en nous perdant au passage.

Moralité  : j’aime bien quand la danse dit des choses mais pas de façon trop mimétique ou narrative.

Chloé Averty

Crédits photos : Olivier Humeau, Christian Rausch, Gilles Vida, Fredo Pijnaken.