Rimbaud le Fils

Extrait du livre "Rimbaud le Fils", pour goûter la langue si délicieuse et poétique de Pierre Michon : « On dit que Vitalie Rimbaud, née Cuif, fille de la campagne et femme mauvaise, donna le jour à Arthur Rimbaud. On ne sait pas si d’abord elle maudit et souffrit ensuite, ou si elle maudit d’avoir à souffrir, et dans cette malédiction persista ; ou si anathème et souffrance liés comme les doigts de sa main en son esprit se chevauchaient, s’échangeaient, se relançaient, de sorte qu’entre ses doigts noirs que leur contact irritait elle broyait sa vie, son fils, ses vivants et ses morts. Mais on sait que le mari de cette femme qui était le père de ce fils devint tout vif un fantôme, dans le purgatoire de garnisons lointaines où il ne fut qu’un nom, quand le fils avait six ans. On débat si ce père léger qui était capitaine, futilement annotait des grammaires et lisait l’arabe, abandonna à bon droit cette créature d’ombre qui dans son ombre voulait l’emporter, ou si elle ne devint telle que par l’ombre dans quoi ce départ la jeta ; on n’en sait rien. On dit que cet enfant, avec d’un côté de son pupitre un fantôme et de l’autre cette créature d’imprécation et de désastre, fut idéalement scolaire et eut pour le jeu ancien des vers une vive attirance : peut-être que dans le vieux tempo sommaire à douze pieds il entendait le clairon fantôme de garnisons lointaines, et les patenôtres aussi de la créature de désastre, qui pour scander sa souffrance mauvaise avait trouvé Dieu comme son fils pour le même effet trouva les vers ; et dans cette scansion il maria le clairon et les patenôtres, idéalement. »

A la question posée par un journaliste de Presse Océan au metteur en scène de la pièce, Michel Valmer à la Salle Vasse, à savoir pourquoi avoir choisi d’adapter le livre de Michon, celui-ci répond : « Ma lecture de ce livre a été un coup de foudre et m’a fait relire Rimbaud que je croyais connaître. En fait, Rimbaud c’est bien sûr le mythe de la révolte, de l’adolescence, du "je est un autre". C’est surtout le grand annonciateur du XXe siècle... On parle aujourd’hui de la Guerre de 14, c’est déjà dans la Saison en enfer. Et sur le plan littéraire c’est l’inventeur par excellence. Comment comprendre Mallarmé, le Grand jeu, le Surréalisme, Fluxus, les beatnicks, 68, voire les indignés sans penser au poète de la ""Liberté libre", même si la liberté libre c’est inapplicable en fait. Avec Michon, il y a une contribution de Rimbaud à sa propre « autolégende », celle de Michon s’entend, pour reprendre le titre du petit opuscule publié par Alain Girard. Michon nous entraîne dans la magie par la phrase miroir, le vertige de la création poétique. Il y a toute une série d’interrogations fondamentales sur l’écriture, sur la langue ».

Envie de restituer tout cela, restituer ce livre qui parle de Rimbaud, sa biographie, raconter son Mythe, raconter le Voyant, le gamin un peu voyou, celui qui capte les émotions, raconter les rapports avec la mère, le père, les ancêtres littéraires... Et c’est réussi : le spectacle est formidable. Sur scène, une trentaine d’artistes (comédiens, musiciens, plasticiens, techniciens...) participe à l’élaboration de ce spectacle. Le metteur en scène a repris cette idée de Pierre Michon qui consiste à débusquer les points de vue sur le héros en les multipliant, en appliquant une mise en voix de type choral et lyrique. Un lyrisme propre à l’auteur.

Et le metteur en scène d’expliquer ces voix : " Dans chaque phrase, des segments sont porteurs de figures : Françoise Thyrion endosse les accents de la mère, Denis Fau se rapproche du père, Yannick Hachet s’empare de Rimbaud lui-même, Norman Barreau Gély, Patrick Even, Nicolas Souville se font l’écho des « ancêtres ». Ces acteurs sont accompagnés d’un chœur formé par les élèves du Conservatoire d’Art dramatique de Nantes. La musique du guitariste Philippe Eveno et du pianiste Pierre Le Bot fait le lien entre toutes ces voix. Enfin, le contrepoint vidéo conçu par Samuel Danilo à partir du cadavre exquis des dessinateurs, notamment Quentin Faucompré, du groupe "les catcheurs à moustaches décomposés recomposés" permet d’élargir notre vision, élargir ce que l’on voit, ouvre de nouvelles perspectives...

Beau travail car le défi était grand : mettre en scène la langue subtile et belle de Michon était loin d’être une mince affaire. Pari réussi. Défi relevé.

Remal Saleha