Scènes ordinaires de nos vies débiles (et réciproquement !)

A l’affiche du Théâtre de Poche Graslin les 21, 22 et 23 mars à 19h !

Après des débuts quelque peu déroutants, (l’on comprend assez vite que la pièce a déjà commencé, « in medias res », pendant que les spectateurs étaient en train de s’installer) nous nous retrouvons plongés dans la répétition d’une pièce de théâtre où un metteur en scène et « son » acteur retravaillent l’œuvre écrite par la compagne de l’un d’eux. Ils attendent une troisième actrice qui doit se joindre à eux mais celle-ci ne viendra jamais (petite référence à la pièce En attendant Godot de S. Beckett ?).

Cette mise en abyme classique du théâtre dans le théâtre est tout à fait efficace et permet de renforcer le ton humoristique des situations : la répétition sert en effet de prétexte à nos deux compères pour jouer des « scènes » qui ont comme point commun une absurdité quasiment assumée et qui dépeignent la vie terne et vide de sens d’un antihéros prénommé Victor (quelle ironie, ce dernier n’a rien d’un vainqueur, au contraire !). Ces « scènes » sont elles-mêmes entremêlées de dialogues plutôt décalés entre un metteur en scène orgueilleux, peu sympathique et frôlant la caricature de certains contemporains du métier et un acteur dépassé par les exigences de son acolyte malgré sa bonne volonté et sa motivation.

La scène la plus réussie reste pour moi celle des pompes funèbres, dont l’humour noir est absolument tordant ! Le très bon jeu d’acteurs, gagnant en intensité au fil de la pièce, constitue le véritable atout de ce spectacle (l’intrigue, bien que comique, reste désespérément loufoque). Le personnage du metteur en scène est particulièrement réussi : pour lui, tout est conceptuel, politique et il considère que le public doit être en mesure de décoder le message de l’auteur car lui-même ne sait pas ce qu’il a voulu écrire. En multipliant les références aux dramaturges célèbres (« c’est tellement claudélio-brechtien ! »), en voyant dans un simple mot l’expression du rapport à Dieu ou une allusion phallique, en militant pour une déclamation des répliques atonale, il se fait l’archétype d’une forme de théâtre conceptuel bien éloignée du divertissement et, à vrai dire, complètement ridicule.

La force de cette pièce réside aussi dans les multiples thèmes abordés pendant cette heure et demie : pauvreté et logement, management et marché du travail, publicité et politique, consommation, rapport à la mort… D’autres sujets sont plus subtilement évoqués, tels le manque de moyens des petites compagnies de théâtre (décors presqu’inexistants, costumes inadéquats et peu attrayants, textes imprimés avec des coquilles…), les relations metteur en scène/acteurs, le désir de reconnaissance. La participation du public en tout fin de spectacle, à laquelle ce dernier s’est prêté avec enthousiasme, est amenée avec beaucoup de finesse et permet de créer un lien fort agréable avec les comédiens. Nous quittons la salle sur les accords de Gabrielle de Johnny Hallyday, le sourire encore aux lèvres et même si l’on prédit que la pièce répétée n’aura pas grand succès, nous souhaitons tout le contraire à « Scènes ordinaires de nos vies débiles (et réciproquement !) ».

Cécile

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Crédits photo : Eric BARBARA