Une histoire de mobilier, mais pas seulement

Ce week-end, au Théâtre du Cyclope, à Nantes, les comédiens Christine Le-Mée et Jacques Nauleau jouaient « Les Chaises » de Ionesco. Retour sur une pièce absurde mais touchante dans un charmant théâtre de poche.

Un tout petit théâtre

Rue Joffre, après être passée devant de nombreuses vitrines de bars et de restaurants, j’aperçois une enseigne « Théâtre du Cyclope » à l’entrée d’un long couloir tagué. Je m’y engouffre et débouche sur une petite cour avec, en face, une porte et, sur la gauche, une fenêtre qui fait office de guichet pour la billetterie. Je suis gentiment accueillie par deux jeunes-femmes qui me font entrer dans le hall/bar du petit théâtre. L’atmosphère y est chaleureuse, je m’assoie sur un canapé et on me propose quelque chose à boire. L’heure du spectacle approche et on nous fait entrer dans la tooouuute petite salle de représentation : 49 fauteuils moelleux et une petite scène. Rien de plus.

Sur la solitude et l’habitude

De part et d’autre de la scène, sur le devant : deux fenêtres. Au milieu : deux chaises. Dans le fond : un paravent. Voilà toute la scénographie. Une musique aux accents tragiques ouvre la pièce et annonce déjà le dénouement de l’histoire. Entre en scène « le vieux ». Il court à la fenêtre et l’ouvre pour regarder les barques posées sur l’eau. « La vieille », sa femme, le dispute et lui reproche d’être tout le temps à regarder à travers cette fenêtre. Puis, ils s’assoient tous deux sur les chaises. Elle lui dit qu’elle le trouve de plus en plus triste mais qu’il est très doué et aurait pu faire une grande carrière. Elle lui demande de lui raconter des histoires, de faire des imitations, toujours les mêmes. Elle, le surnomme « mon chou », et lui, « ma crotte ».
Cette première partie annonce la situation et la personnalité des deux protagonistes : ils sont très isolés, à la fois géographiquement et socialement, puisqu’ils vivent sur une île et n’ont ni famille, ni amis. Ils ressassent inlassablement les mêmes histoires depuis des années et fantasment sur ce qu’aurait pu être la carrière du « vieux ».

Un message à délivrer

On apprend ensuite que « le vieux » a un « message » à faire passer au monde entier. Il décide alors de convier un maximum d’invités afin de le leur transmettre à travers la voix d’un « orateur ». Le couple commence alors à disposer des chaises dans la maison. Elles se multiplient, les invités arrivent petit à petit, « la vieille » en ajoute de plus en plus et elles finissent par remplir toute la pièce. Mais les hôtes sont invisibles. Cela n’empêche cependant pas les protagonistes de discuter avec eux et de leur raconter des histoires absurdes. Après une attente interminable, « l’orateur » tant attendu fini par arriver pour délivrer le « message » si important. Mais, comble de l’ironie, il est sourd et muet. Le « message » du « vieux » ne pourra donc pas être transmis. Le couple délire alors de plus en plus et le désespoir des deux personnages les mène à se jeter tous deux par une fenêtre.

De l’absurde mais aussi du sens

Au-delà de l’absurdité – propre à Ionesco – de cette pièce, des thèmes sérieux sont abordés, comme celui de la routine dans un couple et le besoin de séduire de nouveau. Elle parle aussi d’ambitions non assouvies : tous deux auraient aimé que « le vieux » ait un métier plus prestigieux. C’est aussi une pièce sur la solitude : les deux vieux sont très isolés, s’inventent une vie sociale et un message extrêmement important à délivrer. Cependant, malgré cette routine et cet isolement, on découvre un couple soudé, qui s’aime encore malgré les années, se soutient et reste uni même dans la mort.
Si cette pièce semble, au premier abord, drôle et absurde, ce couple de vieux la rend également touchante et troublante. Belles découvertes, donc, ce soir, à la fois du joli petit Théâtre du Cyclope et de cette pièce qui ne laisse pas indifférent.

Maud Boivin